__L'inquiétude qui ronronnait, perchée dans une position inconfortable à l'intérieur de mon gosier, s'est révélée être un accablement inutile car, cachée dans les clartés brumeuses des nuages, mon amie veille sur moi. Sa voix, ses bras, m'offriront à jamais des secousses venues des profondeurs de ses entrailles pour me rendre mes esprits, son épaule sera toujours consistante à mes pleurs et seuls ses doigts seront à jamais en mesure d'assécher mes larmes. Cette amie, la solitude, ma solitude, n'a pas oublié les souvenirs affriolants, ornés de dentelles et de fleurs aux couleurs exagérément vives, elle n'a pas oublié l'étoile qui permettait à mon système astronomique de fonctionner, elle n'a jamais désappri.
__Dans la froideur de l'hiver, les branches décharnées et sombres ploient comme les mains vieilles et malades des années perdues qui se tendent en cherchant un secours, les routes sont salies, et la poussière d'or oublie des masses sinistres lorsque je la fais couler entre mes doigts. Oubliés, délaissés, les rameaux et les brins penchants reposent taciturnement sous le froid incandescent des vents marins, guettant peut-être un réveil incertain qui leur rendra leurs couleurs. Le hameau de paix qu'incarnait le ciel en lui même, sous le dictat des saisons, tourne son amour dos aux landes surannées, tout n'est qu'un cimetière éphémère où gisent les tombeaux de milles émotions perdues.
"La forêt ici manque et là s'est agrandie.
De tout ce qui fut nous presque rien n'est vivant ;
Et, comme un tas de cendre éteinte et refroidie,
L'amas des souvenirs se disperse à tout vent !"
__Et la terre qui me semblait sereine, ces portes de bois que le temps n'a pas altérées, n'ont-elles pas exclamé une interrogation sourde et morte lorsque mon sein à la lumière de ces ombres a laissé éclater toute sa fièvre?
Les pierres autrefois rosies de plaisir me semblent plus dures et plus fade, même malgré l'hiver qui les caresse; leur couleur vive et brûlante, celle de la robe d'une petite fille noyant dans une mer de tulipes, s'est ternie, des rides même se creusent dans leur chair morte et monotone. Si autrefois la voir me rappelait l'image d'une petite fille à peine sortie du berceau, aujourd'hui il me semble qu'elle porte le visage d'une dame aigrie par les années, mais bienveillante au fond, le baume de son corps est toujours réconfortant, et ses caresses réchauffent toujours bien plus qu'un feu de titans.
" Nous vous comprenions tant ! doux, attentifs, austères,
Tous nos échos s'ouvraient si bien à votre voix !
Et nous prêtions si bien, sans troubler vos mystères,
L'oreille aux mots profonds que vous dites parfois ! "
__Mes jambes me semblent bien maladroites et trop grandes lorsque les rochers ont défilé sous mes pieds. Courant au delà des côtes, au plus loin que la terre s'enfonçait dans la mer, au plus bas des falaises, l'écume parait bien plus proche et bien plus compatissante lorsque les vagues foudroient la roche avec violence en face de nos visages. Ce point de vue est moins hypocrite que tous les autres.
Regardant les dernières lueurs orangées s'éclipser derrière les derniers clignements de paupière de l'horizon, une chanson s'élève des bois, qui se disent certainement Bonne nuit, même si leurs murmures tendres sont recouverts des vives flûtes que les oiseaux jouent de leur bec à la tombée du soir.
La mer connaît des mots et des chansons, dont les paroles se déversent en même temps que les remous de l'eau, les vagues qui s'élèvent et qui s'écrasent avec intempérance sur la côte ne sont que les élans d'inspiration passionnée d'un poète dont la créativité ne lasse pas au fil du temps.
" Mais toi, rien ne t'efface, amour ! toi qui nous charmes,
Toi qui, torche ou flambeau, luis dans notre brouillard !
Tu nous tiens par la joie, et surtout par les larmes.
Jeune homme on te maudit, on t'adore vieillard. "
__La nuit peut être noire d'encre, et répandre son obscurité sur nos âmes, mon esprit resterait clair et vierge de toute noirceur; un soleil éclaire mes jours, tout comme une lanterne éclaire mes nuits.
Plongés dans l'abîme, le recueil de cent mille pages déchirées refleurissent sous le vers lumineux d'une émotion plus forte que toute la poésie du monde réunie. Dans le son torve d'une langueur océane, une vague, tout près, embellit le tableau usé. Dans la terre foulée par des années de pas, repose ceux du coeur qui refleurira toutes ces terres.
" On doute
La nuit...
J'écoute : -
Tout fuit,
Tout passe
L'espace
Efface
Le bruit. "
[Victor Hugo, Les rayons et les ombres, les Orientales]